Domoclick lance un tour du monde d’interviews exclusives sur la situation du marché de l’habitat innovant et de la maison en réseau. Parmi les personnalités privés et publics, voici le premier entretien avec Bruno de Latour, directeur de Intelligent-Habitat.com à New-York et fondateur de Domotique-News à Paris.
A la fois inititiateur (depuis 84), observateur, conférencier, éditorialiste avec Domotique-News et défenseur de la domotique pratique , Bruno de Latour porte un regard critique et objectif sur la situation en France et en Europe. Depuis qu’il rencontre, de la Californie à Singapour, les nombreux acteurs de ce marché mondial en pleine structuration, il sait de quoi il parle et l’a confié à Domoclick. Pourquoi les Français boudent alors qu’ils adoptent le haut-débit et que les fabricants français commercialisent des produits attractifs ? Comment les nouveaux métiers commencent à faire leur place ? Les initiatives sur ce qui se fait en Asie, chez nos voisins Belges, Allemands et Espagnols. Ce courant ne passe pas en France, et si c’était qu’une question de pédagogie ?
Domoclick : Vous êtes le premier en France à observer depuis 20 ans l’évolution de la maison communicante. Quels principaux constats retenez-vous aujourd’hui sur l’état de ce marché mondial depuis le récent Salon CeBit à Hanovre ?
M. de Latour : Ce que je constate globalement c’est que la France continue de creuser son retard, cela fait déjà plusieurs années que je le remarque. Dans les années 80, on était pourtant parti en tête, en innovant dans le sillage du Minitel. Et puis le désanchantement d’ expériences plus ou moins réussis, de lancement un peu hâtifs de systèmes, on s’est installés doucement sur une pente régulière. Maintenant, nous sommes vraiment très en retard alors qu’en Espagne, en Grande-Bretagne, en Suisse et en Allemagne le marché décolle. Il y a une poussée importante en Italie et la Belgique se mobilise par des expositions et une large de gamme de produits. En Asie où je participais à une conférence à Singapour en 2004 sur le bâtiment intelligent, il y a véritablement une avancée en ordre organisée par les instances gouvernementales. En Corée avec le Ministère de l’information et de la Communication (MIC) qui a lancé un programme de constructions de 10 millions de logements numériques d’ici 20 ans: un budget de 1,54 milliards d’Euros ! Au Japon aussi avec le Miti, il s’agit d’un vrai plan dans lequel il y a des objectifs de constructions , des programmes tous dotés d’un précâblage dans toutes les pièces avec le haut-débit Internet, des bâtiments collectifs avec des portiers vidéos sans oublier la multiplication des objets communicants.
Domoclick : Et aux Etats-Unis ? qui n’en finit pas de présenter des “Connected Homes” dans tous les salons de l’habitat et des loisirs numérique ?
M. de Latour : Le marché du home-network (NDLR: réseau au domicile) va toucher 31,6 millions de foyers américains en 2008, soit près de 30% des foyers. Depuis deux ans, je travaille aux Etats-Unis comme consultant avec ma société Intelligent-habitat.com à New York c’est un marché où l’on est bien accueillis. Nos interlocuteurs sont à l’écoute et tout ce que vous dîtes est jugé intéressant quand on vient de France !
Domoclick : On vous passe des commandes ?
M. de Latour : Oui , je travaille sur un projet de plusieurs maisons en Floride et des appartements haut de gamme à New York , on passe des commandes à un français qui n’est pas connu mais qui , aux yeux des Américains, est enthousiasmant et apporte des idées innovantes qu’il apporte. Je travaille avec des bureaux d’études français et des jeunes BTS domotique participent à la réalisation des plans de maisons communicantes. Aux Etats-Unis, le marché avance moins vite qu’en Asie mais de façon constante à travers des salons sur la domotique, une presse spécialisée, des émissions à la radio et à la télévision. Il y a des constructeurs qui vendent des maisons avec ""le confort moderne"" je dirais, c’est à dire une variation de l’éclairage, des sécurités par zone, une gestion de l’énergie, un home-cinéma ou une salle de télétravail. Aujourd’hui, aux Etats-Unis 42% des nouvelles maisons disposent d’un câblage structuré, c’est très pratique, quand je rentre chez moi en voiture je veux que le portail s’ouvre, la lumière s’allume dans le garage, la musique s’enclenche, la sécurité se désactive, des applications simples. On est aujourd’hui en France dans une “domotique Napoléonienne”. On ne pense qu’aux dorures, qu’aux beaux meubles et aux poignées de porte. Je suis le défenseur des consommateurs et le praticien de la domotique à travers mes propres logements mais aussi des expositions comme “la maison du futur” au CNIT (89-93), plusieurs réalisations de maisons à Deauville comme en région PACA.
Domoclick : Alors pour quelle principale raison la domotique se vend bien en Belgique ou en Espagne ?
M. de Latour : Il n’y a pas une seule explication mais un ensemble de phénomènes. En Espagne, les universités travaillent depuis longtemps sur le sujet, il existe plusieurs cabinets d’études, des salons comme Domogar et le portail Casadomo.com. C’est avec toute une conjonction d’actions qui font que le marché prend une tournure positive. En France, il y a des initiatives qui se contrecarrent les unes des autres , une absence de mobilisation des promoteurs-constructeurs et un manque de soutien des pouvoirs publiques. On ne peut que constater l’absence de congrès significatis ou d’associations mobilisées.
Domoclick : N’est-il pas temps de développer un label ou un réseau multimarques d’installateurs de maisons à domotiser pour que le client final identifie mieux à quel professionnel s’adresser ?
M. de Latour : Oui, je pense qu’il faudrait une chaîne de professionnels formés qui aille de l’architecte, du domoticien à l’installateur avec des packages de produits simples à installer qui répondent bien aux besoins. Est-ce un rêve ? mais on peut réflèchir avec les syndicats et fédérations dont certaines sont partantes même si elles sont difficiles à se mobiliser. Saluons l’initiative par exemple du SYCABEL avec sa plaquette sur “Le logement multimédia”. S’il y avait une volonté de la part des représentants des professionnels pour promouvoir des solutions qui permettrait de greffer différentes offres produits, ça irait beaucoup plus vite. Mais en France il n’y a pas de volonté de travailler en groupe alors que juste à coté de nous, en Belgique, le Salon du bâtiment Bâtibouw vient de se terminer avec 60 exposants de solutions domotiques. Avec des stands d’informations sur l’installation, une motivation générale. En Belgique ils ont pris une avance étonnante avec bons nombres d’exemples dont Living Tomorrow. Même en Suisse, on multiplie les inaugurations de maisons où Bill GATES vient de présenter une maison avec un grand constructeur de mâtériel électrique américain. Quand vous regardez ce qui se fait, depuis 18 ans que je voyage à travers le monde et que j’observe ces marchés, en arrivant en France, je reste stupéfait ! Notre retard m’inquiète vraiment.
Domoclick : Pourtant, du côté des fabricants, les français comme Delta-Dore, Legrand, Schneider-Electric, Alcatel, Hager , donnent le ton ?
M. de Latour : Ha oui , les fabricants français qui sont en réalité Européens, ne demandent que d’aller de l’avant. Ils exposent dans les salons de l’électricité mais leurs principales commandes viennent d’ Espagne, de Belgique, d’Angleterre et d’Allemagne. Ces marchés se portent bien, la société française qui fournit les composants d’Echelon avec ses solutions courant-porteur, passe plus de temps en Espagne, ça représente 7 à 8 fois les commandes françaises. L’innovation de Delta-Dore est aussi remarquable !
Domoclick : Les chantiers de constructions interactives que vous avez développé avec PHI répondent-ils aux attentes ? êtes-vous en train d’enclencher ce qui serait adapté au marché français ?
M. de Latour : En tous cas, c’est vraie j’essaie de convaincre les responsables régionaux pouvoirs publics sur ce qu’il faudrait développer sur l’habitat interactif et j’essaie de démontrer que le télétravail est un vrai créneau, que les personnes âgées ont besoin de communiquer, qu’il est utile de pouvoir identifier une chute, une fuite, un départ d’incendie. Il y a là des applications beaucoup plus proche des utilisateurs, c’est l’approche de l’habitat interactif. Cela touche le télétravail et la santé, on est en train de développer avec ces maisons expérimentales très habitables qui ont des fonctions de cabinet médical déporté qui permettront de quitter l’hôpital plus tôt grâce à un télésuivi de santé. Mes projets sont financés par les côtisations des industriels que je réunis au sein d’une association PHI14.
Domoclick : La domotique n’est plus un concept mais une réalité, au delà de la frilosité des grands constructeurs de maisons , qu’est ce que vous proposez ?
M. de Latour : Au lieu de faire la Maison à 100.000 € pourquoi ne ferait-on pas la Maison confort-pour-tous , la Maison-sensible ou la Maison écolo-high-tech ? Un habitat qui s’adapte à ses occupants. Je suis prêt à collaborer avec des constructeurs promoteurs qui croient en ces marchés ou avec des fabricants de systèmes innovants pour élaborer une offre mieux adaptée aux consommateurs.
Domoclick : Regardons plus loin, qu’est ce qui vous encourage le plus sur les capacités Françaises à combler le retard dont vous parlez ?
M. de Latour : Le plus encourageant est de voir avec quelle vitesse les français, surtout les plus jeunes, adoptent le haut débit. Aujourd’hui 46,3% de la population française, soit 24,14 millions de français sont abonnés, la France a pris la tête des pays européens, dépassant même l’Allemagne. Un phénomène que l’on retrouve également avec l’adoption très rapide par les français du téléphone GSM. Donc, les technologies domestiques ne font plus peur. Mais il ne faut pas rêver , sauf à de rares exceptions, on ne peut attendre d’éclaircie du secteur de l’immobilier. L’innovation va venir des utilisateurs et de l’immense potentiel d’Internet, du futur internet avec l’ipV6, des téléservices… En définitive, si on parvient à mettre au point des solutions simples accessibles au plus grand nombre, on séduira les Français.
Propos recueillis par Jérôme ROBERT pour Domoclick et La Lettre de BATIMIP
Bruno de Latour est également enseignant en domotique à l’université de Rennes et prépare un livre à paraître en novembre 2005.
-Premier site d’information sur la domotique et les techniques associés: http://www.domotique-news.com
- Site grand public d’information sur les produits, les solutions disponibles pour rendre sa maison communicante : http://www.maison-communicante.com
- Casadomo.com, portail de la domotique créé par des architectes espagnols : http://www.casadomo.com