Energies et sécurité : Deux personnalités du nucléaire en France dont le président de l’ASN, s’alarment de l’état du parc, des retards et des qualifications de ceux chargés de la sécurité.

C’est un jour historique; l’Allemagne va sortir de la polluante énergie charbon en 2038 qui devra être remplacé par les EnR et des centrales à gaz vient d’annoncer Ronald Pofalla à Berlin le 26.01. Presque 8 ans après avoir annoncé la fin du nucléaire en 2022. Autre ambiance sur la transition énergétique en France où « L’état des installations nucléaires est un vrai sujet de préoccupation », selon le président de l’Autorité de sûreté nucléaire » Le nouveau président de l’ASN, Bernard Doroszczuk,qui s’inquiète dans Le Monde (29.01.2019) du vieillissement du parc et de la perte de compétences.

Dessin d’Hergé: Tintin, grand reporter , à Fleet Street (Rue de la presse papier à Londres)

Dès juin 2011, Bernard LAPONCHE, physicien nucléaire dénonçait (Télérama 3205 du 15 juin 2011) l’énergie nucléaire, obsolète et « le moyen le plus dangereux de faire bouillir de l’eau chaude » décidé par l’élite techno-bureaucratique Française depuis les années 60. Autre temps, nouvelles préoccupations révélées dans cette Interview intégrale réservé aux abonnés du quotidien Le Monde. Nommé à la tête de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en novembre 2018, pour un mandat de six ans, Bernard Doroszczuk alerte sur le « vieillissement » du parc français. Il appelle les industriels à « renforcer l’anticipation » et demande aux acteurs de la filière de se « mobiliser » pour le maintien des compétences garantissant la sûreté des installations.

Votre prédécesseur, Pierre-Franck Chevet, s’inquiétait d’un « contexte préoccupant » pour la sûreté nucléaire en France. Faites-vous le même constat ?
Pierre-Franck Chevet avait fait ce constat en 2017, notamment au vu des difficultés financières d’Areva [devenu depuis Orano] et d’EDF. La filière a été recapitalisée et le contexte général s’est donc amélioré. En 2018, le niveau de la sûreté et de la radioprotection a été globalement satisfaisant, sans incident majeur.
Parmi les signaux positifs, je relève que le dialogue technique avec les exploitants [EDF, Orano et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)] est suffisamment riche et approfondi pour entretenir une dynamique de progrès. En outre, « l’affaire du Creusot » – la falsification de dossiers de suivi de pièces forgées dans l’usine de Saône-et-Loire de Framatome – est désormais derrière nous : deux millions de pages ont été expertisées de façon systématique et n’ont révélé que quelques anomalies, qui ne posent pas de problème de sûreté majeur. Pour autant, plusieurs points appellent une vigilance particulière.

Lesquels ?
D’abord, il y a trop de retards et de changements de stratégie, chez l’ensemble des exploitants, notamment dans les opérations de reprise et de conditionnement de déchets anciens, comme dans celles de démantèlement d’installations.
« Il y a trop de retards et de changements [dans le traitement] de déchets anciens et le démantèlement d’installations. »
EDF a ainsi décidé de changer de méthode pour démanteler les six réacteurs de la première génération du parc français, à uranium naturel graphite-gaz : de ce fait, la fin de leur démantèlement a été repoussée au début du siècle prochain. C’est loin ! De même, le CEA a pris du retard dans le démantèlement d’installations de recherche, comme les laboratoires de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine).

La question se pose également pour le parc en activité, certains réacteurs étant proches d’atteindre l’âge de 40 ans. Comment l’ASN fait-elle face à ce défi ?
Nous sommes effectivement confrontés à des phénomènes de vieillissement de toutes les installations nucléaires, qui ont atteint une durée de vie proche de celle initialement envisagée. D’où, par exemple, la corrosion découverte sur des évaporateurs [cuves servant au retraitement des déchets nucléaires] des usines d’Orano à La Hague (Manche), ou sur les vases d’expansion [pièces des systèmes de refroidissement] des groupes électrogènes de secours des centrales d’EDF. S’y ajoute un nombre important d’écarts de qualité, y compris par rapport aux référentiels de sûreté d’origine : des équipements qui n’ont pas été posés correctement, des vannes qui avaient été installées à l’envers, des fixations de tenue au séisme qui ne sont pas suffisamment solides, etc.
L’état des installations est un vrai sujet de préoccupation. L’ASN demande donc à EDF de mettre en place un examen de conformité des équipements de grande ampleur, à l’occasion des quatrièmes visites décennales des réacteurs. La revue de sûreté devra être encore plus approfondie que d’habitude, avec une focalisation sur les risques liés au vieillissement.

Quelles sont, pour vous, les priorités pour améliorer la sûreté de la filière nucléaire ?
Le premier point, c’est la nécessité de renforcer l’anticipation. Le nucléaire, c’est le domaine du temps long : ce qui n’est pas engagé dans les années qui viennent ne sera pas opérationnel dans dix ans. Cette anticipation est très importante pour le cycle du combustible, dont une partie est aujourd’hui retraitée pour être réutilisée. Les capacités d’entreposage d’Orano à La Hague sont déjà utilisées à 93 %. Il faudra donc prévoir des capacités nouvelles, par exemple un projet de piscine centralisée pour les combustibles usés.

« Il y a la nécessité de renforcer l’anticipation. Le nucléaire, c’est le domaine du temps long. »

Cela vaut également pour le démantèlement des réacteurs, qui va générer un volume considérable de déchets dans les années à venir. Pour certains d’entre eux, de faible activité mais à vie longue, il n’existe encore aucun centre de stockage. La mise en application de la feuille de route énergétique de la France, qui prévoit l’arrêt de certains réacteurs nucléaires à terme, va aussi poser la question de la poursuite du retraitement des combustibles usés. Là encore, il faut anticiper.La situation financière des industriels du nucléaire a souvent été un frein, ces dernières années, pour se projeter sur le temps long…

Il est essentiel de conserver des marges pour la sûreté, face aux aléas qui peuvent se présenter sur les installations. Il ne faut pas chercher à les réduire dans une logique d’optimisation ou de justification à court terme du maintien en l’état d’équipements qui présenteraient des anomalies. A ce titre, la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) va plutôt dans le bon sens : le fait de repousser de 2025 à 2035 la baisse à 50 % de la part d’électricité d’origine nucléaire (contre 75 % aujourd’hui) permet d’étaler les fermetures de réacteurs en tenant compte de la sécurité d’approvisionnement, et donc de conserver des marges pour faire face à une décision éventuelle d’arrêt provisoire de plusieurs réacteurs pour des raisons de sûreté.

Les difficultés de l’EPR de Flamanville sont présentées comme le résultat de la perte d’expérience de la filière nucléaire. Partagez-vous cette analyse ?
Il ne s’agit pas seulement d’une perte d’expérience. C’est vrai, la France n’a pas construit de réacteur pendant vingt ans et nous en voyons aujourd’hui le résultat avec les difficultés que connaît le chantier de l’EPR de Flamanville, dans la Manche. Mais ce que nous découvrons aussi, c’est que les travaux, l’exécution et le contrôle ne sont pas réalisés avec la qualité attendue pour le nucléaire. En plus de la perte d’expérience, il y a une perte de compétences. Les problèmes rencontrés récemment par l’EPR, comme les défauts de soudures, relèvent de la qualité de la fabrication.

« Sur le chantier de l’EPR de Flamanville, les travaux ne sont pas réalisés avec la qualité attendue pour le nucléaire. »
L’ensemble de la filière nucléaire doit être davantage mobilisée autour de la formation et des compétences d’exécution indispensables à la qualité et à la sûreté des installations. Sinon, on peut craindre que les gros chantiers à venir, comme le « grand carénage » destiné à prolonger la durée de vie des réacteurs, ou la construction de nouvelles installations, se heurtent à des difficultés. A Flamanville, EDF espère que l’ASN rendra rapidement un avis sur les soudures non conformes. Certains estiment que les exigences de l’Autorité de sûreté sont désormais trop élevées…

Les défauts de soudures détectés au premier trimestre 2018 sur les circuits secondaires [circuits fermés reliant les générateurs de vapeur à la turbine] posent un problème sérieux. Le niveau d’exigence sur ces soudures était plus élevé que la réglementation habituelle parce qu’EDF a lui-même fait le choix d’une norme « haute qualité » dans sa démonstration de sûreté. Ce choix n’est pas lié aux exigences de l’ASN.
Mais de surcroît, il s’est avéré que certaines soudures n’étaient pas conformes à la réglementation standard. EDF a entrepris de reprendre la plupart des soudures concernées, à l’exception, à ce stade, de huit d’entre elles – dont aucune ne répond au référentiel haute qualité et dont l’une comporte en outre un défaut –, qui se situent au niveau de l’enceinte de confinement et qui sont difficilement accessibles. L’exploitant pense pouvoir démontrer, sur la base de calculs et d’essais mécaniques, que ces huit soudures présentent un niveau de qualité suffisant. Nous jugerons sur pièces.

EDF prévoit un démarrage de l’EPR début 2020. Considérez-vous que ce calendrier est réaliste ?
L’ASN a demandé à EDF une justification technique, soudure par soudure. Nous n’avons pas encore reçu tous les éléments détaillés. Nous expertiserons le dossier et rendrons un premier avis sur la stratégie retenue par EDF en mai. Le calendrier prévisionnel de mise en service de l’EPR est du ressort d’EDF, sous réserve de validation par l’ASN des réparations et des différents essais qui restent à mener. Clairement, EDF a choisi une voie étroite. S’il s’avère finalement que les huit soudures situées au niveau de l’enceinte doivent être refaites elles aussi, les délais ne pourront pas être tenus.

Le gouvernement engage une réflexion sur l’architecture d’EDF, dont le volet nucléaire pourrait être séparé des autres activités du groupe, notamment dans les renouvelables. Ce débat peut-il participer à l’amélioration de la sûreté ?
Ce qui est important, c’est que les moyens consacrés par les exploitants à la sûreté ne soient pas diminués, peu importe qu’il s’agisse d’une entreprise publique ou privée. Le fait d’être aux mains de l’Etat peut permettre d’échapper au temps court du marché. Mais à l’inverse, quand on regarde le CEA, on voit que, quand l’Etat n’a pas les moyens financiers d’alimenter les opérations relatives au démantèlement par exemple, cela peut aussi être négatif. Si le montage choisi risque de conduire à affaiblir la sûreté, l’ASN le dira.

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Auteurs: Pierre Le Hir et Nabil Wakim pour LE MONDE

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