Exclusif: Jean-Antoine Duprat, l’auteur du livre Fakenews , révèle comment on peut déceler l’infox et s’en protéger ?

Jean-Antoine DUPRAT, conseiller ministériel est professeur associé et directeur adjoint de l’institut d’urbanisme et d’aménagement de La Sorbonne. Ancien élu local et auteurs d’ouvrages sur l’organisation territoriale, Domoclick.com l’a rencontré à la Foire du Livre à Brive où il présentait Fakenews Mode d’emploi***, son guide pour se prémunir contre l’infox sans forcément passer par la case justice, ou attendre tout des GAFAM. Un entretien qui a un sens plus fort puisqu’il a été réalisé après l’acte 4 des « gilets jaunes » et avant l’acte 8 du 5 janvier 2019.

Jean Antoine DUPRAT à la Foire du Livre à Brive, le 12 novembre 2018

Vous connaissez bien le pouvoir du droit et du règne de l’image, depuis le flux tendu de l’information que permettent les Chaines d’infos et des réseaux sociaux, comment laisser la place à l’analyse des faits ?
-Jean-Antoine DUPRAT : L’instantanéité de l’information sur internet et en particulier de l’image pose de nombreux problèmes. Quant au contenu de l’information, il s’agit souvent de données brutes, partielles, orientées, voire falsifiées : photomontages, vidéos trafiquées, mèmes… Quant à la qualité des diffuseurs, elle reflète leur plus ou moins grande capacité à trier l’information, à dissocier la bonne information – vérifiée – de la mauvaise, une capacité qui dépend de leur formation, de leur aptitude à réfléchir, à prendre de la hauteur, à relier les connaissances comme dirait Edgar Mori. Cette qualité dépend aussi de leur finalité qui peut être positive : enrichir la connaissance, alerter sur un danger ; ou négative : désinformer, tromper, nuire…sans oublier l’intention de faire un canular ! Plus que toute loi, peu efficace, pour empêcher les fakenews, il faut développer l’éducation, l’esprit critique,le sens du discernement qui permettent de détecter les fausses informations (fakenews) et de se faire une opinion la plus objective possible.

Le factchecking peut-il se contenter de la blockchain ?
-J.A.D. Le factcheking est un terme générique qui renvoie aux méthodes de vérification de l’information (son origine,la véracité de son contenu, la fiabilité de ceux qui la diffusent…) et au rétablissement de la vérité,notamment via des chaînes et des sites spécialisés accessibles à tous ; la blockchain est une technique
(il en existe d’autres) complexe qui permet d’assurer la traçabilité de l’information, elle ne saurait se substituer au factcheking.

Depuis la rentrée de septembre 2018, sous la pression des fake news et des réseaux sociaux, la chaine de télévision CNEWS est devenue du jour au lendemain : L’info du vrai ! Pour vous, qu’est-ce que ça veut dire ?
-J.A.D. Ce n’est pas la seule chaine à mettre en avant sa finalité de rétablir la vérité ; les média se sont rendu compte – comme le montre les enquêtes d’opinions – que la crédibilité des informations qu’ils diffusent – souvent en continu, au plus près de l’événement, sans toujours prendre la hauteur ou le temps nécessaire à l’analyse – a été ébranlée ; quant ils ne sont pas accusés de complicité avec les politiques dont la parole est dévalorisée, la légitimité en chute libre, ainsi que l’illustre notamment le mouvement des « gilets jaunes ». Dès lors, de nombreux média professionnels ont ouvert des sites de factchecking, monté des émissions de décryptage de l’information, d’ailleurs dans la droite ligne de la déontologie de la presse qui, si elle a le droit de ne pas dévoiler ses sources, a aussi l’obligation de vérifier les informations qu’elle diffuse.

Non loin de votre stand, il y avait Patrice BERTIN avec sa pile de livres « La fin du journalisme ». Si c’est la fin, c’est le début de quoi ?

J-A-D: « La fin du journalisme » c’est un titre accrocheur ; la mondialisation des communications et de l’information permet de prendre connaissance, en temps réel, de ce qui se passe dans presque – il y a encore des zones noires dans les pays où l’information est très contrôlée, l’accès à internet interdit ou très limité – le monde entier. Cette mondialisation oblige aussi les professionnels de l’information à faire évoluer leur métier. Les
journalistes, par leurs capacités de réflexion, d’analyse, de mise en perspective, par leur indépendance de pensée, apportent, comme les enseignants, une valeur ajoutée certaine à l’information et ont un rôle tout à fait fondamental pour former chacune et chacun à avoir l’esprit critique, à savoir séparer la bonne information de la fausse information.

Patrice BERTIN, producteur et journaliste à RadioFrance, auteur de La fin du Journalisme

Que vous inspire le 4e acte des manifestations des « gilets jaunes » ? On est loin de pouvoir fabriquer des fakenews face à une réalité aussi percutante et omniprésente ?

-J.A.D: Le mouvement des « gilets jaunes », comme d’autres lames de fond sociales jalonnant notre histoire ; il révèle le mal-être, les malaises accumulés de la société, dans ses diverses composantes, notamment lors de grandes phases de mutation comme celle que nous vivons ; qu’il s’agisse de révolution technologique ou de transition énergétique, pour prendre ces exemples. Ce mouvement est aussi l’expression du ras-le-bol des citoyens face aux mensonges des politiques, même si Emmanuel Macron, au centre de toutes les critiques – mais n’est-ce pas la pratique institutionnelle qui veut çà ? -, n’est pas le pire en ce domaine ; n’a-t-il pas annoncé lors de sa campagne ce qu’il allait faire ? Ceci dit, il faut faire attention ; tout ce que disent ou revendiquent les « gilets jaunes » – dont les opinions couvrent d’ailleurs tout le spectre politique de la gauche extrême à l’extrême droite – n’est pas à l’abri des fake news, de théories du complot, des manipulations de l’information, notamment par des éléments politiques qui infiltrent le mouvement, ont en perspective les prochaines échéances électorales, voir l’instauration du chaos, comme les casseurs anarchistes ! Certaines revendications, pour compréhensibles qu’elles soient, pourraient, si elles étaient satisfaites dans la précipitation, sans réflexion, ni discernement, entrainer – notamment en matière économique et sociale – des conséquences pires que le mal dont les «gilets jaunes» se plaignent, même à juste titre.
« Nous sommes dans une société complexe ; nous sommes en interaction et rétroaction permanente avec le monde, il faut relire Edgar Morin ! »
Et il ne peut y avoir de solutions simples au malaise exprimé dont les causes sont complexes, et pas qu’en France d’ailleurs ! Au cœur des revendications il y a, notamment, le ras-le-bol fiscal ; et il est compréhensible car notre pays est champion mondial des taxes ! Mais il faut faire attention ; ce n’est pas en montant les « riches » – d’ailleurs qu’est-ce qu’un riche ? – contre les pauvres, les retraités contre les actifs, les intellectuels contre les manuels, les entrepreneurs contre les fonctionnaires, le Français contre les étrangers… que la France ira mieux ! Une des caractéristiques des fake news est d’être simplificatrices, populaires car « populistes » diront certains ; elles vont dans le sens de ce que l’on est près à croire face aux apparences, à un moment donné, dans un contexte particulier ! Et, de ce point de vue, les « gilets jaunes », pas plus mais pas moins que d’autres, ne sont à l’abri ni de l’influence des fausses informations, ni même de participer à leur diffusion.

Le philosophe Frédéric LENOIR, était également invité à cette 37e Foire du Livre à Brive; il conseille « la méditation comme échappatoire au monde saturé d’informations et le trop plein d’images et d’écrans » : Est-ce votre thérapie ?

-J.A.D. Trop souvent, trop d’information tue l’information – comme, d’ailleurs, trop d’impôt tue l’impôt! – la médiation est certainement une solution; et n’est-ce pas justement le rôle des média – racine de médiation – des
journalistes, d’analyser, de traiter, de mettre en perspective, de relier, de permette de comprendre, de se faire une opinion et de ne pas se noyer dans un océan d’informations ? Sur le plan institutionnel, la démocratie représentative et aussi un système de médiation ; et s’il n’est pas exempt de défauts, il faut se méfier des effets très négatifs que pourrait avoir la généralisation de référendum d’initiative populaire, réclamée par certains gilets jaunes, dans un monde complexe, saturé d’informations contradictoires et de fakenews!

***Fakenews Mode d’emploi par Jean-Antoine DUPRAT,
Edition L’ESPRIT DU TEMPS :
www.lespritdutemps.com

Interview par Jérôme Robert pour Domoclick.com

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