Monde digital: Maîtres ou esclaves du numérique ? 2049 : Internet, notre second cerveau

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La mutation numérique est si forte qu’une nouvelle civilisation est en train de naître sous nos yeux.
Internet devient ainsi peu à peu une sorte de second cerveau, une source d’information inépuisable et disponible en permanence. Est-ce une chance, une menace ? Les réseaux sont-ils un formidable vecteur d’intelligence collective, ou un éteignoir de l’esprit critique ? L’auteur, Benoît Sillard, met en lumière les enjeux majeurs des prochaines décennies : accès aux réseaux de la connaissance, nouvelles façons d’apprendre, de travailler, de penser, maîtrise de nouveaux modèles économiques, politiques et sociaux. Dans une synthèse remarquable des évolutions en cours, il trace les contours d’un monde riche de possibles et qui invente jour après jour le vivre ensemble numérique. Lisez ici l’introduction de ce livre miroir de 2049 dans lequel nous plongeons

Maîtres ou esclaves du numérique ? 2049 : Internet, notre second cerveau par Benoït Sillard (Editeur : Eyrolles)
http://www.eyrolles.com/Informatique/Livre/maitres-ou-esclaves-du-numerique-9782212551495

Introduction du livre
© Groupe Eyrolles

Dans L’Eau des collines (Jean de Florette, Manon des Sources), Marcel Pagnol décrit le rêve de Jean Cadoret : lancer un élevage sur une terre dont il a hérité. Mais la source de cette terre a été volon- tairement tarie par Ugolin et son oncle. L’homme se tue à la tâche pour trouver de l’eau, au sens figuré, puis au sens propre. Nul ne lui aura dit que la précieuse eau coulait sous ses pieds et avait été cachée par la cupidité des hommes. C’est ainsi que je me représente la connaissance : une source de savoir, que les hommes choisissent de garder pour eux ou de partager, et dont l’usage permet tout. À l’ère numérique, nous avons sous nos pieds un réservoir immense d’informations produites par l’humanité, et demandant à devenir des savoirs communs. Selon que nous saurons ou non exploiter et partager cette source, le visage de notre siècle sera changé.

HOMO SAPIENS : L’ESPÈCE DE LA CONNAISSANCE
Notre espèce se nomme Homo sapiens pour une bonne raison : l’usage intensif de sa matière grise la distingue de ses ancêtres primates et du reste du vivant. Dès notre plus jeune âge, nous emmagasinons un nombre incroyable d’informations sur notre environnement naturel et social. Nous avons créé des langues et des écritures pour partager ce savoir dans la société et le trans- mettre aux générations futures. Ce destin cognitif explique la vitesse de notre évolution technique et culturelle, sans commune mesure avec la lenteur de l’évolution biologique. Car nos connais- sances produisent des usages.Aux siècles précédents, la révolution industrielle a eu pour consé- quence la migration de millions de personnes des campagnes vers les villes, la chute de nombreux systèmes politiques, l’évolution rapide des mœurs et des mentalités, le déplacement de nos concep- tions religieuses, morales et éthiques. Avec la révolution numé- rique en marche, nous sommes de nouveau sur le point de changer

de monde. Dans les sociétés les plus avancées, la couverture des besoins vitaux est assurée pour la grande majorité de la popula- tion, et garantie par les services publics pour les plus pauvres. L’intérêt et le désir se portent de plus en plus vers les biens immaté- riels et notamment l’information sous ses différentes formes, qu’il s’agisse du savoir, du divertissement ou de la découverte.
Une civilisation s’organise autour du partage. Celui-ci peut prendre toutes sortes de forme : une captation brutale, une redistribution égalitaire, un échange pacifique. Le partage concerne les sources de richesse et de pouvoir organisant le développement des indi- vidus et des communautés. Cela peut être le partage des hommes et de leur force de travail (esclavage), le partage des terres, du bétail et des récoltes (féodalisme), le partage de l’argent et du travail (capitalisme). Ce livre est construit autour d’une hypo- thèse : en raison de la mutation numérique en cours, le partage de la connaissance formera le principal défi des sociétés de l’informa- tion. En d’autres termes, le principal enjeu de notre siècle.
Avant de développer les arguments en ce sens, il me paraît néces- saire dans cette introduction de rappeler rapidement ce que signi- fient la société de l’information et, surtout, son infrastructure numérique. À de nombreuses reprises, il m’a été donné de constater que ces idées restent abstraites et lointaines pour beau- coup – surtout, disons-le, les décideurs qui ont la cinquantaine ou plus et qui n’ont pas grandi dans le cadre massivement numérique que connaissent les jeunes générations. Mais même chez les plus jeunes, on observe parfois un manque de perspective sur l’époque qui s’annonce. Il y aurait l’Internet pour s’informer ou se divertir, le téléphone mobile pour communiquer rapidement, et puis… c’est à peu près tout, anything goes.
Or le succès manifeste des réseaux n’est souvent que la face émergée de l’iceberg numérique. D’abord parce les modes de communication construisent les mentalités et les opinions, de sorte que les générations ayant grandi dans les échanges numé- riques auront des comportements et des désirs différents de ceux ayant connu d’autres médias. La première « génération pop » des années 1970-1980 avait déjà marqué une rupture de transmission dans la modernité, mais la « génération Y » qui s’annonce sera plus détachée encore des habitudes anciennes. Ensuite parce que

l’information n’est pas seulement un divertissement de surface, mais une structure profonde de tous nos échanges. Organisée en connaissances, elle est devenue le véritable moteur de nos écono- mies où la production des biens primaires et secondaires, automa- tisée ou délocalisée, occupe peu de monde (et en occupera de moins en moins à l’avenir). Enfin parce que la numérisation du monde ne fait que commencer : les laboratoires du monde entier préparent déjà les réseaux de demain dont la puissance de calcul progresse selon la loi de Moore. Partout où l’humanité aura besoin d’informations pour mieux comprendre le monde, mieux gérer les risques, mieux maîtriser son destin et mieux anticiper l’avenir, on trouvera demain des puces. Interconnectées en réseaux de plus en plus denses, leur tissu forme une infosphère co-évoluant désormais avec la biosphère et l’écosphère.

LA DÉCENNIE OÙ TOUT A BASCULÉ
On sait que les changements de millénaire frappent l’imagination humaine. Notre époque se disant rationnelle et désenchantée n’a-t- elle pas développé une vaste superstition collective, voici dix ans, avec le fameux « bug de l’an 2000 » ? Le bug n’eut jamais lieu. Et pourtant, la première décennie du millénaire a de bonnes raisons de frapper les intelligences comme les imaginaires. Car depuis 2000, le monde a pleinement basculé dans l’ère numérique, et l’on commence seulement à en mesurer les effets. Cela apparaît dans l’évolution des dépenses des ménages comme dans celle du budget- temps des individus. Nous passons une bonne part de nos journées devant un écran de terminal numérique (télévision, ordinateur, smartphone, etc.).
Commençons par quelques faits et chiffres pour poser la situation. Le dernier sommet Digiworld a permis d’observer un décuplement du parc mobile mondial, passé de 477 millions à fin 1999 à près de 4,5milliards au début 2010, soit un terminal numérique de communication par habitant d’ici quelques années. Le haut débit, qui venait tout juste de naître voici dix ans, raccorde aujourd’hui plus de 450 millions de foyers dans le monde. Et le très haut débit (fibre optique), qui permettra aux informations de circuler à la vitesse de la lumière, commence à raccorder les villes. Le parc TV

MAÎTRES OU ESCLAVES DU NUMÉRIQUE ?
était presque totalement analogique à la fin de la décennie 1990, il est numérique pour 50 % des foyers en ce début des années 2010.
L’évolution de l’Internet, réseau des réseaux, est plus étonnante encore. Beaucoup avait cru, après le grand krach des « dot com » en 2000-2002, que le Net n’était qu’une mode passagère, la poudre aux yeux de financiers bien trop confiants dans ses jeunes pousses. Mais il n’en fut rien. On estime qu’Internet représentait 1,97 milliard d’usagers à la fin 2009 (Pingdom), ayant produit 202 millions de sites actifs (noms de domaine différents). Le tour- nant du 2.0 au milieu de la décennie écoulée a changé la face du réseau en permettant à chacun de se l’approprier. Blogger est apparu en 1999, Skyblog (France) en 2003 : sur cette dernière plateforme, on compte aujourd’hui plus de 27 millions de blogs. À l’échelle planétaire, ce chiffre s’élève à plusieurs centaines de millions – la seule Chine en compte 105 millions actifs (Wang, 2010). Facebook a été créé en février 2004 et six ans plus tard, le réseau social a conquis un demi-milliard de personnes dans le monde. En 2000, Google était inconnu et cette société représente aujourd’hui 65 % des recherches mondiales, une des premières capitalisations du Dow Jones et des dizaines d’applications gratuites utilisées par des centaines de millions d’usagers.
En fait, la plupart des noms qui nous sont désormais très familiers et qui cumulent des milliards d’usagers – YouTube, Wikipédia, Twitter, Flickr, Facebook, etc. – sont des sociétés apparues au cours de la décennie 2000 : elles se sont imposées dans le paysage numé- rique en quelques années seulement et nous avons l’impression que nous vivons avec elles depuis toujours. Un changement aussi rapide a peu de précédents dans l’histoire humaine. Des outils ou médias comme l’imprimerie, la radio, le cinéma, la télévision se sont généralisés plus lentement. Bien que leur nature soit différente et leur portée moindre que celles du numérique, comme nous le verrons, ces inventions ont modifié nos rapports personnels, sociaux, politiques et économiques. L’incroyable succès des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) produira à son tour une mutation de nos manières d’agir et de penser – celle-ci commence sous nos yeux, même s’il est diffi- cile d’en avoir une vue d’ensemble. Cet essai espère apporter un modeste éclairage sur ces métamorphoses en cours.

LA GÉNÉRATION NUMÉRIQUE GRANDIT SOUS NOS YEUX
Les Anglo-Saxons les nomment digital natives, baptisée plus volontiers la « génération numérique » de ce côté-ci des rives de l’Atlantique. Nés dans les décennies 1980, 1990 ou 2000, l’Internet a accompagné leur croissance. Ils se sont approprié le réseau et c’est le principal signe distinctif par rapport aux plus anciens, qui ont plutôt vécu la démocratisation de la radio et de la télévision. On sait que les médias sont très différents : les uns sont one-to- many, plutôt hiérarchiques et verticaux, avec quelques voix s’expri- mant en direction du grand nombre sur des canaux assez rares. Les autres, numériques, sont many-to-many, plus horizontaux, favori- sant la participation, l’autonomie et l’expression de soi entre pairs. « The medium is the message », disait Marshall McLuhan, et cette observation a été vérifiée ces dernières années : par sa structure même, Internet a bouleversé le contenu des flux d’information. C’est un point parfois mal apprécié : l’Internet n’est pas un nouveau média parmi d’autres, il intègre les anciens médias à mesure qu’ils se numérisent en même temps qu’il change toutes les règles du jeu dans l’accès à l’information et le partage des connaissances.
Qui sont et que font les digital natives ? En France, Fréquence Écoles et la Fondation pour l’enfance ont publié début 2010 une étude très intéressante sur les pratiques numériques des collégiens et lycéens. Le premier enseignement en est la remarquable péné- tration d’Internet : 99 % des enfants de 8 à 18 ans ont déjà navigué sur le web, et 44,5 % le font désormais quotidiennement. Un tiers des foyers a deux ordinateurs, un autre tiers en a trois ou quatre, seuls 1,4 % n’a aucun terminal numérique : dans les familles, la présence de l’ordinateur est devenue équivalente à celle de la télévi- sion. Les digital natives conçoivent de moins en moins l’existence sans un ordinateur connecté au réseau et qu’ils sont la première génération à grandir massivement dans cette condition.
Les jeunes ne font rien d’exceptionnel sur le réseau, sinon les acti- vités que l’on peut attendre à leur âge : 90 % d’entre eux s’intéres- sent aux clips, aux films et à la musique, 80 % aux jeux. On notera que beaucoup utilisent l’ordinateur afin de faire des recherches pour soi (78,1 %) et pour l’école (74,4 %), ou simplement pour discuter (74,9 %).

Un point notable dans les pratiques de la génération numérique est le plébiscite de l’ordinateur comme outil de lien avec les pairs : 75 % l’utilisent pour échanger avec des amis, et 86 % des lycéens ont une page Facebook. Quand on sait l’importance de la socialisa- tion par les pairs chez l’enfant et l’adolescent, la forme numérique de ce rapport à autrui a de bonnes chances de produire des évolu- tions des comportements sociaux. Et cela montre que loin d’être un facteur de solitude et de repli sur soi, l’ordinateur est une machine manifestement sociale. D’ailleurs, les plus jeunes des enfants le pratiquent volontiers à plusieurs devant l’écran1.

Ces chiffres se retrouvent dans toutes les sociétés industrialisées, ils sont même plus massifs encore aux États-Unis, au Japon ou en Corée du Sud. À mesure que ces générations numériques vont vieillir, et occuper des postes de décision dans les sphères écono- mique, politique, associative et autre, elles apporteront avec elle un certain usage de l’information et un certain rapport aux autres construits sur les réseaux.
De même que la révolution industrielle n’a pas totalement éliminé le monde agricole, la révolution numérique ne fera pas disparaître notre organisation sociale actuelle, mais elle va la faire évoluer en profondeur. Il faudra toujours se nourrir, se loger, s’habiller, se déplacer, se soigner ou voyager, mais nous passerons de plus en plus de temps à nous instruire, à nous informer et à nous distraire, à travailler et à communiquer. Ces activités se déplacent dans le nouveau monde numérique.
LE NUMÉRIQUE : NOUVEAU LANGAGE DE LA CONNAISSANCE UNIVERSELLE

On écrit beaucoup, et ce livre en est un exemple, sur le numérique et l’informatique en envisageant les conséquences sociales, poli- tiques et économiques du phénomène – la manière dont l’Internet modifie les rapports interpersonnels, l’accès à la culture et au
1. Kredens E., Fontar B., Comprendre les comportements des enfants et adolescents pour les protéger des dangers, Fondation pour l’enfance, Fré- quence Écoles, 2010.

divertissement, le commerce, le management, le droit, etc. Mais avant d’explorer ainsi les conséquences, il est toujours intéressant de bien comprendre les causes. De tout temps il a existé de grandes langues savantes et commerciales, à prétention universelle, comme le latin et le grec dans l’Antiquité et au Moyen Âge, le français au XVIIIe siècle, l’anglais aujourd’hui. On peut dire que le numérique est devenu, en ce début de XXIe siècle, notre langue universelle. Car nos outils technologiques partagent tous la même écriture en 0 et en 1 (bits) qui permet la production et la transmission des infor- mations.
Le déferlement numérique que nous connaissons aujourd’hui a ainsi des racines anciennes : on peut dater sa naissance des années 1930-1940, quand un certain nombre de génies fondateurs ayant pour nom Alan Turing, Claude Shannon, John von Neumann ont créé une nouvelle théorie de l’information et de la communication. En 1946, le premier ordinateur au sens actuel du terme (Eniac) pesait 30 tonnes, mesurait 24 mètres de long et 6 mètres de haut (soit une surface de 160 mètres carrés). Il était capable d’exécuter une multiplication en 3 secondes. Les ordinateurs actuels ont une vitesse de calcul de quelques milliards d’opérations par seconde et ne pèsent que quelques kilos. Et les puces sont partout. L’ordina- teur était un outil rare, réservé au savoir et à l’information scienti- fique : il est devenu un outil démocratique, indispensable au savoir et à l’information des individus comme des sociétés.
Ancien chercheur à l’INRIA, directeur scientifique de la société Esterel Technologies, Gérard Berry est également professeur associé au Collège de France, chaire de l’Innovation technologique. Il note que, si bien des gens se déclarent surpris par les progrès du numérique et les transformations associées, c’est avant tout parce qu’ils abordent la question avec un « schéma mental inadapté », signe d’un défaut de « bon sens informatique1 ».
Le numérique est une affaire de langage : la réalité est écrite avec deux chiffres 0/1, unités d’information (bit) fondamentales dont la combinatoire permet des variations infinies. Grâce à cette « discré-
1. Berry G., Pourquoi et comment le monde devient numérique, Collège de France-Fayard, 2008.

tisation » (création de petites unités discontinues là où nous perce- vons parfois un ensemble continu), une lettre de l’alphabet aura un certain code en 0 et 1, de même qu’un point d’une image, un son d’une mélodie ou un élément d’une force mécanique. La singula- rité de ce langage : il peut tout écrire ou presque. En cela, le numé- rique est une invention bien plus puissante que nos langues parlées : tout ou presque peut être instantanément traduit en numérique !
Ce langage a besoin d’une grammaire : ce sont des algorithmes pour calculer, transporter et interpréter ces successions de 0 et de 1. Ce langage a enfin besoin d’un support : la fameuse puce en sili- cium, qui équipe non seulement les ordinateurs, mais aussi bien les téléphones, les fours, les appareils photos, les voitures, les avions… On peut tout graver sur du silicium, alors qu’il fallait jadis du papier pour les textes, du vinyle ou des bandes magnétiques pour les sons, du celluloïd pour les images, des fils de cuivre pour le télé- phone, etc. Quand le silicium atteindra ses limites de miniaturisa- tion, au cours de ce siècle, il sera remplacé par d’autres matériaux. L’Internet et les réseaux mobiles ne sont donc pas un aboutisse- ment, mais un commencement : nous n’avons encore rien vu de la capacité du numérique à transformer notre vie quotidienne et notre organisation collective.

La plupart de nos engins électriques ou électroniques contiennent des puces, et il en va de même pour l’infrastructure de transport et de communication ou l’organisation des entreprises. Les ordina- teurs personnels et les téléphones mobiles, adoptés par la popula- tion en l’espace d’une génération, ont démultiplié nos moyens d’échange et d’information. D’un point de vue plus fondamental, là où la connaissance indispensable de demain est produite, presque toutes les sciences expérimentales progressent désormais à l’aide de modèles numériques permettant une compréhension du réel inaccessible autrement. Ainsi, la prévision de la météo et du climat, l’analyse des effets d’une molécule sur nos tissus, la cartographie des gènes et des protéines, l’analyse des éléments du cosmos ou la physique des matériaux s’écrivent désormais en langage numé- rique. Du point de vue épistémologique comme du point de vue pratique, nous n’en sommes qu’au début de cette numérisation du monde. Les transformations attendues dépasseront sans doute celles de l’imprimé : c’est plutôt à l’invention de l’écriture qu’il faut songer pour trouver un précédent technoculturel comparable.
Une dimension fait toute la différence entre l’ère pré-numérique et l’ère post-numérique : celle de la démocratisation. Chaque indi- vidu a désormais le pouvoir de s’exprimer, de devenir son propre média. Et le grand nombre assemblé en réseaux démultiplie ce pouvoir d’expression. Chaque expérience et chaque savoir peuvent ainsi être publiés, diffusés, enrichis, modifiés par d’autres. Or, nous sommes tous à un degré ou à un autre détenteur de connaissances utiles

NOTRE ENJEU DE CIVILISATION ET L’OBJET DE CE LIVRE
Un exaoctet (ou exabyte) s’écrit Eo et représente 1018 bits. Un 1 suivi de 18 zéros, chiffre assez difficile à se représenter. En 2005, l’humanité produisait 150 exaoctets d’information. En 2011, ce chiffre est estimé à 1 100 et la courbe ressemble à une exponen- tielle qui s’envole vers les nuages1.
Mais pour chaque individu comme pour l’humanité dans son ensemble, la question se pose déjà : que faire de ce déluge d’infor- mations ? La réponse : produire des connaissances, dont l’informa- tion n’est jamais que la matière première. La connaissance est au fondement de la construction de soi, de la maîtrise du milieu et de l’équilibre de la société. Elle est notre bien le plus précieux et, à l’âge numérique, celui qui est susceptible de s’enrichir le plus rapi- dement. Sans elle, nous serons des esclaves de notre époque. Avec elle, nous pouvons être les maîtres de notre avenir.
Dans cette civilisation de la connaissance, l’éducation devient plus essentielle que jamais : ce qui fut réalisé avec l’imprimé (alphabéti- sation) doit être repensé et réalisé avec l’Internet, nous donnant les bonnes méthodes pour assimiler les mutations rapides de notre milieu cognitif (chapitre 1). Cette éducation ne ressemblera pas forcément à celle des hussards noirs et pourra emprunter des formes ludiques : le jeu est en effet le plus singulier des médias émergents à l’âge numérique. En extension rapide, il ne concerne
1. The Economist, « Data Deluge », 25 février 2010. 15

plus seulement le divertissement mais aussi bien la culture et le travail (chapitre 2). Les travailleurs du savoir seront majoritaires demain, dans une économie de la connaissance. Nous examine- rons la conséquence des TIC pour l’organisation de ce travail qui occupe la majorité de notre temps de veille, et dont les hiérarchies comme le management se trouvent bousculés (chapitre 3). Internet et le numérique en général produisent le déluge d’informations dont nous venons de parler : l’analyse personnelle sera indispen- sable si l’individu veut profiter de ce nouvel écosystème et trans- former les informations en connaissances. Car la possession de l’argent deviendra moins importante que celle du savoir et de la reconnaissance (chapitre 4).
Mais d’où procède justement cette connaissance ? Intelligence collec- tive et production collaborative sont les deux fondements de ce que je nomme le social knowledge. À l’ère des réseaux, les liens sont fondamentaux : nous sommes et nous savons ce que nous parta- geons (chapitre 5). Le passage des atomes aux bits, et de la rareté à l’abondance, fait disparaître les moyennes et les masses, dans une longue traîne de « niches » où chaque individu et chaque commu- nauté partagent des goûts, des intérêts et des valeurs (chapitre 6). En vertu de la loi de Moore, le stockage, la duplication et le flux des connaissances ont un coût marginal qui tend vers zéro: nous verrons que l’ère de l’abondance se déploie sous le signe du gratuit et produit une société de l’échange généralisé (chapitre 7).
L’information et la connaissance à l’ère numérique ont aussi des conséquences politiques. Ce sont des biens immatériels dont la propriété est problématique et cette institution moderne est aujourd’hui la source de nombreux conflits (chapitre 8). Au-delà, les catégories politiques modernes (État-nation, démocratie, partis, parlements…) sont bouleversées par les réseaux numé- riques, et leurs nouveaux modes d’expression, de socialisation et de partage : l’être-ensemble et le bien commun vont muter (chapitre 9). L’individu, qui est au centre des rapports de pouvoir après le déclin des grands collectifs (nations, classes), doit défendre son autonomie : la vie privée est une frontière spontanée entre les informations que nous partageons et ne partageons pas, et cette frontière doit être repensée à l’âge numérique (chapitre 10).

La numérisation transforme le monde, et potentiellement l’homme : « La connaissance est en elle-même puissance », écrivait le philosophe Francis Bacon. Lorsqu’elle touchera notre humanité même, son partage deviendra un des plus grands défis de notre évolution. Selon la maîtrise de notre destin individuel, nous serons un pion dans un méga-Disneyworld lénifiant ou un acteur créatif dans des réseaux de plus en plus complexes (chapitre 11).
Cet essai se veut une synthèse prospective : anticiper l’évolution de notre monde à partir des lignes de force qui se dégagent sous nos yeux. Bien sûr l’avenir n’est écrit nulle part. Il est par nature impré- dictible car les actions humaines forment un ensemble complexe, chaotique même (au sens de la théorie du chaos : des petites varia- tions initiales qui modifient le comportement du système). À la fin de chaque chapitre, j’émets un certain nombre d’hypothèses sur les tendances à venir et les défis à surmonter. En même temps, je propose tout au long de l’ouvrage un court récit de fiction sur la vie possible d’une famille en 2049, si l’un des nombreux scénarios possibles se réalise. Ce récit plus incarné est une manière de se projeter dans un futur qui s’approche à grand pas et qui nous convie à des choix fondamentaux – des choix de civilisation. Dans la version numérique de ce livre (www.maitres_ou_esclaves.com), chacun peut commenter ce récit, ou proposer des scénarios alter- natifs, et pourra dans un deuxième temps l’enrichir en mode wiki.
Nous, premières générations de l’ère numérique, sommes tel Jean Cadoret dans sa garrigue : la source numérique du savoir coule sous nos pieds ; notre tâche est de la découvrir et de l’exploiter. Selon que nous y parviendrons ou que nous échouerons, nous serons demain les maîtres ou les esclaves du numérique.
© Groupe Eyrolles

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