Interview Exclusive de Jean-Pierre Oliva, formateur, pionnier de la construction écologique en France , auteur de La conception bioclimatique et de L’isolation thermique écologique (Editions Terre Vivante). Au delà de l’application de la RT2012, JP Oliva s’exprime sans tabou sur la formation des artisans, le « vivre ensemble », les autoconstructeurs , les bio-matériaux, la maîtrise des coûts d’un chantier et le rôle finalement incontournable des architectes pour optimiser son projet de construction avec l’efficacité énergétique. (Partie 1)* »
-Domoclick.com : Parmi les réformes de la loi Grenelle 2 avec la Réglementation Thermique 2012 , applicable en janvier 2013, il y a la refonte de la Taxe d’Aménagement , la TA dont le taux sera librement fixé par les communes selon les coûts réels de l’urbanisation locale et par le VSD* qui optimisera le potentiel des terres. On le voit, l’habitat durable passe par le contrôle du foncier.
-Jean-Pierre Oliva : Je pense que la solution et le rêve de la maison individuelle au milieu du petit terrain de chacun, c’est complètement dépassé. Parce que ça coûte cher et que ça génère des déplacements très importants. On étale le tissu urbain de plus en plus loin, on est de plus en plus dépendant de la voiture pour son travail ou emmener ses enfants à l’école etc… Il faut donc repenser la politique de la ville et du territoire dans son ensemble, des zones urbaines et agricoles. Nous devons également sortir de l’image qu’on a de l’habitat groupé issue du début du 20éme siècle où on avait d’un coté des barres d’immeubles complètement invivables et de l’autre, ces pavillons individuelles. Aujourd’hui ,on sait densifier la ville, on sait construire du petit-groupé en préservant l’intimité de chacun.
Pourtant , les collectivités locales, les urbanismes se mobilisent de plus en plus et les mentalités évoluent chez les primo-accédents ?
-JPO : Oui, on en parle beaucoup mais malheureusement on bute encore très souvent sur ce mauvais individualisme et les peurs que ça crée. Pour avoir participé à plusieurs projets d’habitat groupé je me rend compte qu’en passant à l’action , beaucoup de gens se rétractent. Ils ont peur de perdre leur intimité, d’avoir un voisinage qui les gènent. Ces futurs habitants ont l’impression que leur espace vital doit être étendu alors que c’est faux. On peut disposer d’un petit espace privé et vivre à l’aise avec une sensation de confort .
Il n’y a pas que les Néerlandais et les Allemands qui l’ont compris.
-JPO : Oui, en Europe du Nord, ça se pratique depuis très lontemps et ils arrivent à préserver leur intimité dans tous types d’habitations. Selon la densité urbaine, il s’agit d’habitat de quelques étages. Cela peut-être des maisons en bande ou avec des mitoyenneté. On peut toujours trouver pour chaque lieu la meilleure organisation dans le site.
Ce frein serait donc culturel avec notre façon du vivre ensemble à la française ?
-JPO : Je le pense, c’est cette peur du voisinage, de ne pas avoir d’espace vital. Mais cette exigence nécessite de construire un habitat de qualité car la principale nuisance c’est le bruit. On a construit pendant très longtemps sans tenir compte du bruit. Le son traverse les parois alors qu’on sait construire en respectant toutes ces contraintes là.
Justement, la nouvelle réglementation thermique des bâtiments , la RT2012, répond à ces contraintes et à un haut niveau de performance globale. Le décret d’application est prévu ces jours-ci mais les constructeurs se heurtent à la maîtrise des coûts. Comment résoudre ce défi ?
-JPO : Il faut prendre le problème très en amont. Si on pose bien le problème, le surcoût n’est pas obligatoire et répond à la future réglementation RT2012 sans surcoût. Cela commence par une programmation conséquente, étudier tous les besoins que l’on a, les moyens pour y répondre au niveau des espaces, de l’implantation et faire un projet architecturale adapté. Dans ce cas là, il n’y a pas forcément de surcouts. Je dirai même que dans certains cas , on peut se retrouver avec des couts du même niveau que la construction conventionnelle. J’insiste souvent sur l’autoconception qui est rarement une source d’économie. Il faut accepter de payer un peu de matière grise aux architectes, aux professionnels qui font office d’architecte (de la maîtrise d’oeuvre) pour optimiser le projet, de son coût et de l’espace à bâtir.
Comparativement à l’autoconstructeur qui voudrait faire le carrelage lui-même ?
-JPO : Attention, il ne faut pas vouloir faire ses fondations ou la toiture soi-même, je parle de l’auto-construction partielle, par exemple, faire les finitions soi-même, pourquoi pas ? Elles peuvent faire des économies conséquentes. Sinon, l’auto-construction totale c’est souvent des galères quand on n’est pas du bâtiment. Principalement, parce qu’on ne sait pas estimer le temps passé. Je demande souvent à un professionnel le temps qu’il va devoir y mettre ? C’est 4 à 5 fois plus de temps que l’estimation fausse de l’auto-constructeur.
Aujourd’hui, selon les constructeurs de maisons individuelles, le prix public moyen pour atteindre la qualité RT2012 est de 1600€/ m2. La maîtrise du coût n’est pas au rendez-vous ?
-JPO : C’est faux, les professionnels du bâtiment ont l’habitude de leur métier, ils ont rodé leurs équipes depuis des années, ils ont des habitudes de travail, de chantier qui font qu’ils vont très vite. Mais dès qu’on sort de ces habitudes et de conception de construction, j’applique un « coefficient d’inquiétude ». Dès qu’il faut faire différemment, le professionnel va mettre 20 à 30% de temps de plus de mise en œuvre parce qu’il est inquiet et ne sait pas toujours comment ça va se passer. Si son devis (quotation) est accepté, tant mieux, il « fera avec ». Sinon, il a d’autres chantiers. C’est ce coefficient d’inquiétude qui est la cause de beaucoup de surcouts. Dès qu’il aura pris ces nouvelles habitudes techniques, les couts diminueront, forcément.
Et le « coefficient d’inquiétude » disparaitra ?
-JPO : Oui, parce que le professionnel va dominer son sujet. S’il a déjà réalisé plusieurs constructions labellisés et qu’il a estimé de façon précise le temps et les particularités de mise en œuvre, alors les couts vont diminuer. C’est vrai, les premiers chantiers seront naturellement plus cher.
Les formation proposées par les fédérations professionnels, comme la CAPEB et avec l’impact de ses « état généraux » Les Journées de la Construction*** à Lyon, contribuent à cette conversion aux nouvelles techniques.
-JPO : C’est vrai , la Capeb, la FFB aussi forment leurs adhérents avec le programme FeeBat. Mais c’est très insuffisant. Je pense que la réhabilitation est prioritaire, il faudrait donc qu’il y ait une formation obligatoir des professionnels étant donné l’énorme chantier qu’on a devant nous. Ce sera très dangeureux de lacher des professionnels pour réhabiliter tous ces bâtiments sans aucune formation. Ils mettent en péril les bâtiments auxquels ils s’attaquent parce qu’ils ne tiennent pas compte de leurs spécificités et l’efficacité de leurs interventions n’est pas toujours au rendez-vous.
Pour l’habitat individuel ou collectif ?
-JPO : qu’il s’agisse de réhabilitation individuelle ou collective. On devrait instituer un label de qualité professionnel comme , par exemple, celui de QualiPV. On pourrait très bien lancer pour l’isolation, un Quali-iSOL, pour que chaque professionnel qui intervient en rénovation puisse le revendiquer (se prévaloir).
Actuellement , il y a des qualifications mais elles ne sont pas obligatoire ?
-JPO : Non, il y a encore trop d’aberrations et les gens payent cher pour ça. Aujourd’hui, ils n’obtiennent pas ce qu’ils pourraient espérer. Pour le même prix , on pourrait faire souvent beaucoup mieux. Parce qu’il y a un manque de formation des professionnels aux nouvelles techniques , la majorité , qui ne font pas partie de la Capeb ou de la FFB .
Vous pensez à quel corps d’état, quel profil d’artisan ?
-JPO : Tous ceux qui interviennent en maçonnerie, l’isolation, même la charpente. Dans le bois, ils sont souvent mieux formés mais insuffisament. Ils continuent à mettre des pares-vapeur à l’intérieur alors qu’on sait depuis plusieurs années que ça peut-être catastrophique.
* ( Partie 2, en ligne le 30 Avril 2011)
Propos recueillis par J.Robert pour Domoclick.com
http://boutique.terrevivante.org/458-livres.htm?searchStringLivre=jean+pierre+Oliva&ID_COLLECTION=&TPL_CODE=TPL_B_LIVRERECHERCHE&Rechercher=Rechercher
**VSD : Versement pour sous-densité ,
*** Journées de la Construction CAPEB à Lyon du 8 au 10 avril 2011